Association d'images
Ma recherche prend la forme d’un montage général qui
organise les peintures, les still frames
issus de vidéos, et les dessins –
autour de motifs communs. En dehors de mes efforts pour présenter ces
travaux dans leurs regroupements, je souhaite que le montage se passe
aussi dans la lecture du spectateur. Qu'il puisse percevoir la fertilité
du voisinage que j'instaure entre les choses. Qu'il hésite entre
plusieurs lectures et profite de l'ambivalence de ces formes.
J'utilise le
montage comme une dynamique de croisements entre ces images, fixes ou mobiles. Les séquences sont les séries qui
assemblent les parties et font apparaître le motif qui est en jeu dans chaque
cas. Il s’agit de mettre en co-présence ces « objets » qui sont tour à
tour point de départ et point d’arrivée, chaque image étant aussi la ressource
réveillée par celle d'à côté.
Même
si l’acte d’enregistrer, en pratique, se module suivant l’outil employé, le
problème reste le même ici : celui d’observer, de se poster en
observatrice d’un flux continu fait de réel et d’images, à partir duquel je
peux donner formes à mes propres visions.
Je fabrique
des relevés : des images-coïncidences situées entre les parcelles de réalité
et mon activité « imaginaire » (qui génère des images). Je prends
note, et m’intéresse au niveau élémentaire de ce qu’on peut chercher à figurer.
Tout comme l'enregistrement de la réalité
peut être le fait de différents outils, je cherche à faire de mes
observations des saisies, qui peuvent prendre toutes sortes de formes.
Motif
Très
simplement, j'envisage l'image comme un matériau capable de générer une
tension, tension entre ce qui existe déjà et ce qui est inventé.
Chaque série de travaux tourne autour d'un motif :
Le motif se définit par une
sorte d’adéquation entre une image désirée, imaginée, et l’apparition de cette
image dans la réalité, prête à être enregistrée*.
Le motif c'est à la fois un dessin
qu’on peut reconnaître et la raison,
le mobile profond qui pousse à donner forme à ses intuitions. Pour moi,
le terme désigne donc le pivot entre mes intuitions d’images et tous les
contextes, mouvements, objets, corps environnants qui m’apparaissent
tout à coup comme des images potentielles.
(*définition inspirée par R. Musil)
En théorie
Ces
deux dernières années, j'ai mené un travail de recherche en théorie du
cinéma (Paris III) portant sur la rencontre possible entre le film Les Hommes, le dimanche (de R. Siodmak et E. G. Ulmer, 1930) et l'œuvre de l'écrivain et essayiste Robert Musil.
Il
s'agit d'un film hybride, à mi-chemin entre documentaire social et
fiction réaliste, et d'un penseur à la fois ingénieur et poète qui a
laissé un commentaire cynique de son temps. Hormis leur voisinage
socio-culturel et historique, ces deux objets d'étude soulèvent selon
moi des questions qui font écho à ma pratique artistique. Je parle ici
de mon attitude derrière une caméra et également de ma façon d'envisager
le rapport esthétique aux choses, en général.
J'ai
proposé de revoir la séquence-clé du récit filmique, qui comporte les
principaux enjeux du film, à l'aide des conceptions musiliennes.
Notamment celles de "motif", de "potentiel" et de "pensée vivante". J'ai
aussi puisé des idées dans les courts textes de l'auteur réunis sous le
titre des Œuvres pré-posthumes (1936), une constellation de
petites proses en étroit rapport avec la fragilité des images, dont
chacun peut se faire le témoin attentif en observant de simples faits.
On y trouve la trace d'une imagination observant la réalité, ou encore,
d'un observateur imaginant (produisant une image) de cette réalité.
Cette
étude rejoint mon intérêt pour l'apparition de "dessins" en germe dans
la réalité la plus concrète. Le film, à sa manière, présente une forte
ambiguïté de nature et laisse percer certaines questions, comme celle de
la limite entre nos observations aléatoires et directes du réel, et
notre envie de dessiner celui-ci pour se l'approprier, par tous les moyens.